Autour de propos sur l'identité numérique, ne demande-t-on si on peut violer une identité virtuelle ? Cet été, nous avons assisté à un lynchage en direct, un viol. L'originalité, outre que l'agression est virtuelle, est qu'on connait dès le départ l'identité des protagonistes. L'action se déroule, non pas au fin fond d'un obscur sous-sol, mais chez vous, sur nos ordis, sur le net. Avec notre complicité.
Nous allons parler ici du viol, non pas physique et sexuel, mais virtuel, celui de ce qu'on appelle l'identité numérique d'une personne avec le dernier exemple en date qui circule sur la toile. Son principal acteur : Jean-François Detout. Question identité numérique, c'est un spécialiste, c'est d'ailleurs sur ce thème que son geste va se dérouler.
Petite présentation de l'individu sur son CV, il a 24 ans, diplômé de l'IAE de Lille et de l'IUT de Calais. Il travaille actuellement pour Canapé Inn dont il est Chef de Projet Web depuis quelques mois. Il est par ailleurs intervenant vacataire en DUT Informatique option Génie Numérique dans un module intituléEcommerce et Ergonomie. Il intervient pour Simaway. Comme hobby, il aime le golf. Il se dit influencé par Eric Delcroix, Jessica Dourcy, Julien d'Hulst, et Nicolas Kerebel. Il habite sur Lille.
Ce 21 aout 2009, il décide de rédiger un billet sur une vidéo de recherche d'emploi d'une inconnue. Son approche rédactionnelle est engagée : il intitule le billet " le pire CV du monde", sous-titré par un "Isabelle Moreau, responsable en communication, ça promet !" Dans ce premier billet, on y lit : "Isabelle Moreau, future responsable en communication, ou pas ".
Isabelle Moreau , la victime donc, a 48 ans, vit dans le Centre de la France, célibataire et en recherche d'emploi, avec un parcours en communication événementielle et d'entreprise. Sa vidéo reprend le thème de Soeur Sourire par un "Isabelle communique, nique, nique" et exprime ses motivations, ses compétences et sa mobilité. Une vidéo de CV chanté et un peu original présente le risque de sembler décalée et pleine d'humour. Ou alors complètement ringarde. C'est bien la deuxième option que nous montre à voir Jean-François Detout.
Commence alors un tabassage virtuel en régle : des anonymes (certains le sont moins) s'en donnent à coeur joie sur tous les sites de buzz possible. Après avoir été personnellement prévenue par le blogueur, qu'elle faisait l'objet de son article, paniquée, Isabelle retire la vidéo de Dailymotion. Enfin tranquille ?
C'était sans compter sur la Meute.
Par exemple, Krowab (en réalité Marc Wabnitz, Chef de projet web) fait un back-up de ladite vidéo (back-up, c'est à dire copie à l'insu de l'auteur et remise sur internet) qui sera vue plus de 67 000 fois sur Youtube) et Isabelle est obligée de continuer à subir les pires insultes et attaques personnelles envers sa personne. Comme excuse, ce dernier commente que comme elle n'a pas explicitement demandé à la retirer, il se sent donc le droit de la re-poster. C'est bien connu, les violeurs se défendent en prétextant que leurs victimes étaient consentantes. Sur son twitter, il se félicite du bon score que fait son post, "mieux que ses vidéos sur le Japon".
Les commentaires sont au contraire plus agressifs sur le compte Youtube de Nicowar où on peut lire par exemple : "personne ne va l'embaucher", "vraiment à chier", et autre "C'est pas une fete de foire l'embauche...", "Autant faire la pute", "Là c'est pathètique, surtout pour quelqu'un travaillant dans la com"... D'une violence inouïe.
Près de 30 000 vues sur ces deux comptes YouTube. Isabelle est ainsi livrée, malgré elle, sans défense à de véritables loups du net. Tous dans le même sens.
Cela dit, Isabelle en réaction crée un blog le soir même, et se fend d'un billet dans lequel elle évoque "des échanges terribles, des mails épouvantables, des SMS anonymes (...) de la haine oui! de la vraie, de la méchante, bien anonyme". pour terminer, avec sagesse, par un "Et si nous faisions de cette agitation une réflexion constructive commune, plutôt qu’un nouveau débat acide."
Mais revenons à notre cyber-lyncheur qui ne se contente pas d'un seul coup. Le même jour aussi, il publie un deuxième billet intitulé "le pire cv du monde - ma réaction". On apprend que l'adresse de la vidéo lui a été fournie par Aaren (Mathieu Guglielmino) du site http://www.antithese.fr/ et pour s'enorgueillir du buzz généré sur son blog dont il montre la superbe courbe d'audience.
Aucune pensée de compassion pour cette pauvre Isabelle, pour qui cette journée est un enfer.
Professionnel du référenement jusqu'au bout, Jean-François Detout surveille consciencieusement sa petite entreprise : quelle désolation de n'être que 2eme à la requête "pire+cv+du+monde" dans Google ! S'en suit enfin quelques conseils à l'adresse d'Isabelle : "Il convient d’adopter une communication standard si on ne veut pas se retrouver au milieu d’un buzz par manque d’expérience du Web". Non mais !
C'est que le monsieur considère qu'il a bien agi : " Isabelle, vous l’aurez compris, lui dit-il, il vaut mieux éviter ce genre de CV Vidéo". Dans le même ordre d'idée, on a même droit à un commentaire d'un ancien collègue de Jean-François Detout, un certain "Kurt" adressé à la victime : "La haine que vous dénoncez semble vous avoir mieux servie que la sympathie".
Au cours de la 2eme journée, après le massacre, les commentaires sur les sites LePost (article en Une le 21/08 - 12433 lectures) et Youtube se montrent plus constructifs et prennent plus de recul. Tous les bloggueurs n'appartiennent heureusement pas à la Meute. Citons par exemple Fadila Brahimi qui prend la défense d'Isabelle et lui octroie aussi des sincères conseils constructifs ou saluent le buzz créé malgré tout.
Quel esprit critique au sein de la Meute ? Aucun. Seulement 4 commentaire contre Detout ou sa démarche, sur les 80 de ses articles qu'il a laissé, car comme il dit dans un quatrième billet sur son buzz, il a volontairement effacé "ceux qui l'insultaient personnellement" (car il veille bien sur à son identité numérique, à lui).
D'ailleurs, sur ce 4eme billet, il reproche à Isabelle d'avoir essayé de retirer la vidéo " en contradiction avec ce qu'elle raconte" et qu'elle fait même des fautes d'orthographe dans son blog (on peut être boureau ET rouspéter aussi !)
Se pose la question de la morale sur ces bad buzz contre des gens identifiés. "Si on publie sur le net, il faut s'attendre à ce qu'on soit critiqué", entend-on dans l'excellent Pris dans la toile. Comme si le buzz était automatique. Mécanique. Cruel et pratiqué froidement. N'y a-t-il pas donc des gens doués d'humanité derrière ces claviers ?
Quelle sanction pour ceux qui en toute impunité s'en prennent ainsi à l'identité numérique de quelqu'un juste pour faire du buzz. Car c'est bien ça le mobile l'objectif de Jean-François Detout, comme en témoigne son 3eme billet consacré aux buzz générés par le dit article.
A propos de ces buzz, on lit Eteignez votre ordinateur et ses amabilités comme "Vieille, moche et célibataire je parie qu’elle nique que dalle, et pense qu’elle n’a même jamais trop niqué de toute ca life !", du Rapporteur qui affirme le CV "raté", tout comme Video Actu, Blog Bretagne l'appelle le CV qui tue, sur Koreus entre des photos de Laure Manadou nue, un certain Rasta Alex commente par un "je vous passe l'adresse email [d'Isabelle] pour savoir si elle c'est pendue ou non !", sur Ducoq, où avec autant de cynisme, il conseille de ne pas recourir au CV vidéo et évoque au passage une autre victime, Mathieu Vaidis. Le lien se retrouve aussi chez Guillaume Frat, sur Buzz and Scoops, Blog Bang (qui est un site qui fait son beurre sur les buzz, comme Buzz News et beaucoup d'autres).
Sur Twitter , Olivier Faurax s'éclate dessus (il vit à Annecy et travaille chez Néotion) , Nico_Lanter, dit Nicolas Lanter, 24 ans, Community Manager chez Les Résidents à Paris, Emilienerot, dit Emile Nerot, 22 ans, passionné d'identité numérique, actuellement chez Resoneo Paris, Walter Widman, gacapron qui avait aussi fait un back-up, soit Guillaume Capron, 24 ans, chargé de marketing à Malakoff-Médéric, zoontek (Acthernoene Mathieu) aussi en avait un back-up et même corrigé la distorsion, Yann De Coupeman (fondateur du site Les-Transferts) retwitte, et tout un tas d'autres de cette génération de native digitalz...
Twitter : avancée ou régression ?
Ce lundi,
Isabelle passe sur Europe 1 et se fait interviewer sur LePost. Le blog de Jean-François Detout est cité par Morandini, celui-ci est ravi mais la trouve de mauvaise foi. D'autres comme Antonin Cohen félicite le Boureau et s'inquiete, non pas des blessures morales d'Isabelle, si le server tiendra tient le coup ? (Antonin Cohen-Adad, sorti de l'IUT Arles depuis un
an, est aussi passionné de référencement comme le montre son blog pro et
"Vivre de la monétisation de l’audience de mes sites" est son rêve perso). Lancer un
méchant buzz et ne pas être repris comme source sur
France Inter, par David Abilker, dommage, hein ! C'est même rageant comme dit ElAnnu (qui est géré une entreprise AZ Crea dont la gérante est
Janneke Stekenlenburg, au CA de 41000 euros, à Toulouse).
Mardi 25 Jean-François Detout poste un nouveau billet sur le sujet de la vidéo. On y apprend que, après Europe 1 et France Info, Virgin Radio, RMC ont parlé de la vidéo. Il déclare ne pas connaitre la technique pour rcapter des vidéos sur le net
(on ne peut pas être compétent sur tout) et caricature les critiques qui lui sont faites et s'en prend à nouveau à sa victime (..."qui aurait mieux fait d’assumer avoir mis en ligne un CV Vidéo d’une piètre qualité, pour mieux rebondir")PS : Je cherche de futurs associés pour ouvrir une boutique en ligne de caméscopes, tous les chômeurs
ayant le temps, c’est bien connu, de tourner un CV Vidéo…"
Il twitte que "son" billet est repris par RMC, Virgin, et Olybop fait remarquer l'ampleur du
post. (Olybop, David Gaborit, 25 ans, Lille, est webdesigner chez Experian Cheetah Mail) et possède un Pentax K100D). Notre ami Krowab, celui qui a reposté la vidéo trouve subitement
"Je trouve naze cette tendance à faire des vidéos pouraves" sur son twitt du jour. Diawan, lui, trouve qu'elle "nous prend pour des cons"
par rapport à l'interview du Post (Diawan, dit David Murguet, 23 ans, étudiant
en Stratégie et Management de la Communication, autoentrepreneur à Poitiers. Palpitt (Rémi Barra, de Nice, spécialisé dans les Medias Sociaux, chez Publicis Net Intelligenz) se demande si on n'assisterait pas à une tendance lourde. L'affaire
part au Québec grâce à zelaurent (Laurent Maisonnave, spécialiste en stratégie web) qui tagg #desespoir avec le lien. puis RudeboyMat le trouve trop drole.
Le 26
aout, Jean-François Detout revient une 6eme fois sur son "succès" en copiant-collant l'article de son
copain de classe, Nicolas Keremel (24 ans, diplomé lui aussi de l'IAE Lille, en poste de relation
publique à Areva). Il publie la vidéo
back-up. en accompagnant Detout dans le démontage de Isabelle Moreau : "Par opposition, Isabelle amuse mais ne convainc pas. (...) Reconnaissons-lui également
des défauts, l’amateurisme et la mauvaise foi en font partie". (...) Isabelle a gagné ses galons d’Amandine du 38 du CV vidéo. Plus âgée, plus mature mais tout aussi maladroite." s'attaquant aussi Guy Birembaum qui a fait l'erreur de
défendre Isabelle". Même école, mêmes études, mêmes sentiments cyniques.
Ce même jour, un étudiant en communication, Arthur Deballon, 19 ans, de Dijon, d'une école différente (ISCOM Paris) fait une interview positive d'Isabelle Moreau sur son blog CtoutCOM. Sur les blessures occasionnées par la Meute, elle dit : "Facile d’intervenir virtuellement caché derrière son ordinateur, non?! Il suffit de faire le tour de certains blogs (..) pour constater que les propos sont parfois calomieux, voir ignobles. Par contre, je m’interroge, comme d’autres sur les valeurs qui animent certains blogs, aujourd’hui." twitté par Hayat Outahar, infographiste, des ExploraCoeurs.
f_m_r, (Fabrice Mazoir, 37 ans, responsable de RegionsJob.fr, un site censé aider à trouver du boulot) déclare être "De plus en plus persuadé qu'Isabelle Moreau s'est fait buzzée "à l'insu de son plein gré" avec son CV vidéo où elle communique-nique-nique".
Petite accalmie, le
samedi 29 aout, sauf sur twitter où b0ng (Benjamin Carnu,
entrepreneur, "green living") envoit le numéro de portable d'Isabelle Moreau : "[LOL] just voice mailed isabelle moreau ++33 6 11 54 14 83. isabelle nique nque
nique *the french buzz*". C'est tellement lol... Lequel
Benjamin dit en guise d'accueil de son compte viadeo : "Si votre interet est simplement demander du boulot, passez votre chemin sur mon profil. "
Sympa.
Le mercredi 2 septembre, c'est Ambroise Bouleis, dans Eco89 (cyber- magazine qui vit de la pub et du buzz ?) qui intitule son billet "Conseil pour faire un CV vidéo dans devenir la risée du Net" en reprenant la vidéo back-upée. ll omet d'ajouter à son titre "avec la complicité malsaine d'anonymes". Il occasionne un commentaire de jyeden "pauvres de nous, ou ens ommes nous arrivé ?"
Le 12 septembre, le jour du lancement du nouveau site de Ségolène Royal, Nicolas Voisin (31 ans,
parisien) retweet sur Isabelle Moreau. d'après
un tweet de La_ligne.
Si Jean-François Detout et la Meute peuvent faire passer Isabelle Moreau pour une ringarde incompétente, ce qu'elle n'est pas, bien sur que eux ne sont pas de vrais violeurs. Comment ne pas se salir sali(e) après la lecture de centaines d'insultes, par la contribution de plus de 30 000 visiteurs ? Quand nous lisons certaines justifications, ne tenterait-on pas un rapprochement avec de vrais viols ?
Le but ici n'est pas d'accuser qui que ce soit, mais de tenter d'interpeller sur ce système généré par le marketing, donc la consommation, et les communautés virtuelles pousse à toujours plus de buzz.
De quel droit s'emparer ainsi de la réputation numérique de quelqu'un avec aussi peu de considération ?
Si la victime a bien réagi par une communication de crise, comment s'en sortir après une telle déferlante d'injures ? La réaction de faire un blog a-t-elle été la meilleure ? Quelles séquelles psychologique, un "viol virtuel" laissera-il ?
Laissons Jean-François Detout conclure : "Je considère que tout élément posté sur une plateforme vidéo est susceptible de faire l’objet d’un article."
Ou pas.
